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Islamisme et laïcité

Islamisme et laïcité

Nous entendons souvent des appréciations alarmantes (justifiées ou mythifiées) sur « l’islamisme » en France. L’islamisme est devenu un souci pour les sociétés européennes, du fait de l’influence croissante de ses organisations sur les jeunes les plus défavorisés mais il menace aussi de nombreux autres pays à populations musulmanes. Mais doit-on envisager l’islamisme uniquement selon une perspective européenne ? Le piège tendu par les islamistes est justement d’imposer un choix simpliste : Islam ou Occident. De nombreux militants d’une laïcité bornée tombent dans ce piège . Les Sociétés et Etats musulmans ont connu de tout temps dans leur Histoire des libéraux et des laïcs partisans de la séparation du politique et du religieux, notamment dans la Turquie de Mustafa Kemal et en Egypte dès le début du XIX° siècle.

Les premières victimes de l’islamisme sont les populations des pays musulmans 

Lorsqu’un régime islamiste élimine toute forme de contestation, la seule opposition viable dans des sociétés très marquées par la religion se structure autour de la foi religieuse. Une masse populaire, peu éduquée et conduite par des “leaders” arrivistes, pense alors trouver dans toujours plus de religion une alternative politique, comme cela se passait jadis avec le “parti dévôt” de Madame de Maintenon sous Louis XIV, en France et dans d’autres monarchies absolues catholiques européennes. La monarchie absolue de l’époque, sous peine d’être taxée de mécréante, ne pouvait alors dissoudre cette faction contrairement aux autres. Il en va de même de l’islamisme aujourd’hui qui manipule la crédulité d’une masse peu instruite et joue sur la peur des accusations de blasphème et de mécréance. Ceci l’amène à se radicaliser pour se faire entendre. Les anciens radicaux deviennent alors des modérés dépassés par leur base. En se radicalisant, les mouvements islamistes se divisent, puisqu’une fois qu’une organisation est en place, une répression interne élimine les plus libéraux. Le résultat d’une telle radicalisation est alors double : les organisations islamistes se divisent et rivalisent entre elles, avec souvent pour conséquence l’intervention d’une armée étrangère non-musulmane, en appui au sol à des forces armées locales. L’initiative étrangère débouche alors sur un piège islamiste dangereux pour l’opposition libérale. Les terroristes islamistes, bien que minoritaires font davantage de victimes dans les populations musulmanes, que chez les croyants d’autres religions lors des attentats suicide.

L’islamisme nie la diversité culturelle : l’exemple de l’Asie Centrale

Là où des gouvernements islamistes sont au pouvoir, les intellectuels progressistes et laïcs sont menacés. Les femmes, généralement assimilées à des «êtres dévoyés et démoniaques», perdent certains de leurs droits élémentaires chèrement acquis dans les dictatures laïques du XXe siècle. Mais, c’est toute l’hétérogénéité de l’Islam que l’islamisme entend également remettre en cause. Les Alévis de Turquie payent les frais de leur particularité religieuse par des tracasseries administratives ou, parfois, des atteintes physiques. Les Pamiris du Haut-Badakhchan du nord de l’Afghanistan et du sud du Tadjikistan (chiites ismaéliens fidèles de l’Agha-Khan), dont l’esprit de tolérance est équivalent à celui des Alévis (qui a inspiré Montesquieu dans les Lettres persanes), sont aujourd’hui prisonniers d’un bourbier islamiste et narco-mafieux afghano-tadjik. De même, la légendaire hospitalité de certains peuples superficiellement islamisés et pratiquant un Islam syncrétique (Guinéens, Dogons, Javanais, Tanzaniens du littoral, Turkmènes, Kirghiz…) risque d’être sapée, au même titre que leurs propres spécificités culturelles par la montée de l’islamisme et surtout par les pétrodollars saoudiens et qataris qui l’alimentent. Une partie écrasante des laïcs et des progressistes musulmans pensent donc à juste titre que l’islamisme met en péril leurs propres cultures nationales, même
lorsqu’un mouvement islamiste se revendique comme étant national (et même pro-européen comme le gouvernement d’Erdogan en Turquie). Ainsi, les peuples nomades turcophones d’Asie centrale perçoivent négativement l’obligation faite par les islamistes de renoncer à d’anciennes pratiques et croyances culturelles héritées du nomadisme. La yourte restera toujours leur habitat traditionnel. Ils continueront à chanter les exploits
épiques nationaux et la mémoire des quelques émirs féminins qui les avaient dirigés au Moyen-Âge (Saikal, Janyl, Kourmandjan-Datka…), pourtant parfois jugés “haram” par les puristes de l’Islam. Une écrasante majorité de musulmans souhaitent préserver cette pluralité de l’Islam mais se trouve de plus en plus prise en otage de la surenchère obscurantiste de quelques uns.

L’islamisme est contre l’épanouissement individuel et la libre-expression religieuse et culturelle en Islam

L’ennemi culturel de l’islamiste est certes « l’occidental perverti ». Mais, il trouve encore un ennemi plus important, à l’intérieur-même du monde musulman. En effet, plus que tout,
l’islamiste ne peut pas supporter un Omar Khayyam chantant en vers les plaisirs de la vie à Samarkande aux XIe et XIIe siècles ou un Jalal-oud-Din al-Roumi s’évertuant à privilégier au XIIIe siècle depuis Konya (Turquie) le “voile intérieur” des femmes (comme des hommes) sur l’attribut vestimentaire, pour lui inutile. Les islamistes n’aiment pas écouter les voix discordantes qui témoignent de la diversité culturelle. Leurs pratiques répressives visent en particulier les habitudes alimentaires et vestimentaires. Pourtant certaines écoles, comme celle des hanafites (présentes surtout dans les pays de l’ancien Empire Ottoman) sont très tolérantes dans ces deux domaines. En ce qui concerne l’alcool par exemple, pour l’école hanafite c’est davantage l’ivresse qui est interdite que la consommation-même d’alcool elle-même.

L’islamisme sunnite veut détruire les autres écoles de pensée de l’islam

L’islamisme s’attaque notamment au hanafisme, au profit de deux nouvelles écoles de pensée : le wahhabisme hiérarchisé et de plus en plus conservateur, et sa variante plus implantée en milieu populaire le salafisme. On note la même stratégie de la part du pouvoir chiite théocratique de Téhéran qui voit d’un mauvais oeil les actions d’ouverture et de modernisation entreprises par l’Agha-Khan, le chef spirituel des chiites nizarites, ou encore l’ouverture européenne de l’Azerbaïdjan chiite. Or, la vision de l’islam imposée par les islamistes repose avant tout sur une imposture datant de la prise du pouvoir des Saoud en Arabie (avec l’aide naïve du Colonel Lawrence) en 1923-24 pour chasser des lieux saints les Turcs ottomans et la famille hachémite que ces derniers protégeaient. Cette famille règne depuis en Jordanie, où elle diffuse une image plutôt moderne et tolérante de l’islam.

A l’opposé, les Saoudiens, tirent parti de leur prestige de propriétaires des Lieux saints (qu’ils avaient usurpé à la famille hachémite) pour proposer une vision ultra-conservatrice de l’Islam. Ils utilisent leurs pétrodollars et les nouvelles technologies de l’information pour diffuser leur conception du “vrai” Islam. Depuis, nourris à l’école wahhabite, puis salafiste, les islamistes propagent dans le monde une lecture très sélective du Coran. Ils ne retiennent que les sourates les plus contraignantes pour le croyant et ignorent étrangement les plus libérales. Pire, en Asie centrale, des recueils d’interprétations hanafites du Coran, jugés trop libéraux et permissifs, sont brûlés ou des pages sont arrachées, car jugés hérétiques par des islamistes qui, avec la complicité de l’Arabie, saoudite souhaitent contrôler et façonner l’Islam à leur image.

l’islamisme reflète la forte disjonction des mentalités urbaines et rurales dans le monde musulman

L’arrivée au pouvoir de forces islamistes représente de fait une revanche de populations rurales, traditionnelles et religieuse, sur la ville occidentalisée et “décadente”. En cela, les forces islamistes de Nouakchott à Djakarta, en passant par Le Caire, Istanbul et Tachkent (Ouzbékistan), ont trouvé un soutien massif parmi les déshérités des banlieues urbaines, rejetés du monde rural sans être pour autant acceptés par leur lieu d’accueil urbain. Dans les pays musulmans jamais un tel exode rural n’avait été aussi important que celui des années 1960. Cet exode est bien plus fort que celui rencontré par nos sociétés européennes au cours des années 1930-1940, puis 1950-1980. Partout, modernité et Islam se sont violemment entrechoqués dans un cadre urbain en totale mutation, où les valeurs connaissent un chamboulement sans précédent. Du coup, nous assistons souvent à la superposition de réseaux sociaux totalement hermétiques : les modernistes, progressistes et laïcs restent entre eux, les traditionnels et religieux entre eux, avec pour chacun des groupes ses habitudes et ses lieux propres de sociabilisation. A ce jeu-là, c’est la ruralité qui est gagnante car elle trouve désormais ses relais dans les périphéries urbaines populeuses. Cela lui permet d’imposer par supériorité numérique et le simple jeu démocratique un pouvoir politique proche de ses aspirations conservatrices et religieuses. Cependant dans les Etats périphériques du monde musulman, où l’islam est pénétré par le soufisme et les rituels chamaniques (Sénégal, Moluques, Asie centrale), la ruralité peut présenter deux visages : un Islam conservateur et un islam ouvert, tolérant et syncrétique.

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